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BILDUNG [INDEX] Les sources au travail | Spoliations d’œuvres d’art par les nazis.


Sur la page de garde, la signature manuscrite du propriétaire a été rayée. Au‑dessous, on peut lire une nouvelle signature, un nouveau nom. Les deux signatures exhibent la même écriture cursive Sütterlin, répandue en Allemagne dans les années 1920. Je rencontre les mêmes noms rayés et réécrits sur les douze tomes des œuvres complètes de Heinrich Heine, imprimés par la maison d’édition Max Hesses, de Leipzig, en 1910. En les regardant, je m’interroge sur leur long parcours de plus d’un siècle jusque chez moi, à Rio de Janeiro. Devant ces livres, je pense à la bibliothèque de Walter Benjamin, dispersée à jamais, et à ses réflexions sur l’acte de collectionner dont la passion « confine au chaos des souvenirs », comme il l’a écrit dans son célèbre « Je déballe ma bibliothèque ».

J’ai hérité du Livre des chants de Heine, parmi d’autres classiques allemands, apportés de Berlin par mes grands parents qui sont arrivés au Brésil en décembre 1935, fuyant l’Allemagne nazie. Ce sont des livres qui ont vieilli sur les étagères les plus hautes de la bibliothèque, intacts, refermés sur eux-mêmes, jamais exposés à la lumière des tropiques. Mais les douze tomes de Heinrich Heine avec le nom de leur propriétaire rayé ont une autre origine. Ils ont été achetés par le biais d’un antiquaire allemand en ligne, acquisition encouragée par le projet de collectionner les livres de Heine imprimés en Allemagne avant la montée du nazisme au pouvoir. Parmi les millions de livres saisis par les nazis, aucun livre de Heine n’a pu être restitué à son propriétaire, ses livres ayant été systématiquement détruits. Cela a été rapporté par Martine Poulain, dans son émouvant « Livres pillés, lectures surveillées », où elle explique que le dépouillement des milliers de listes établies par les propriétaires de « bibliothèques spoliées permettrait de faire, par les creux, par les absences, une liste des haines de lecture des nazis, et des écrivains, dont ils voulaient détruire jusqu’au souvenir. [1] » C’était bien le cas de Heinrich Heine.

Je crois que les bibliothèques des familles juives – garnies des classiques de la littérature allemande et européenne – constituent une espèce de monument à la Bildung, ce « concept clé de la conscience de soi bourgeoise », comme l’a bien décrit Aleida Assmann. Si l’on suit l’histoire complexe de la Bildung allemande, on s’aperçoit que sa conception originelle a été complètement dévoyée, menant à une perversion de ses idéaux qui avaient signifié, pour les juifs, une invitation à l’émancipation, un principe intégrateur. En lisant les listes interminables avec les noms des propriétaires de bibliothèques spoliées, je me souviens d’une scène décrite par Assmann, où l’auteure raconte le suicide d’une juive allemande de quatre-vingts ans qui reçut son ordre de déportation. « Elle n’eut pas à y obéir, son petit-fils (…) ayant pu lui procurer la dose de véronal nécessaire. Il fut le témoin de ses dernières heures, qu’elle passa en compagnie des classiques. Il se souvient d’une quantité impressionnante de poésie récitée par cœur, dont le monologue de Thekla dans Wallenstein. Elle partit sur ces vers, qui furent son dernier guide vers sa mort volontaire. Ces juifs semblent avoir vraiment été (…) les derniers gardiens de l’idée allemande originelle de Bildung. [2]»

In: Les sources au travail | Spoliations d’œuvres d’art par les nazis, "Journal de l'Université d'été de la Bibliothèque Kandinsky". Musée national d'art moderne/CCI, Centre Pompidou. [comité éditorial: Didier Schulman, Mica Ghergescu, Johanna Linsler, Arno Gisinger]

POULAIN, Martine. « Livres pillés, lectures surveillées », Paris: Gallimard, 2013, p. 70.

ASSMANN, Aleida. « Construction de la mémoire nationale : Une brève histoire de l’idée allemande de Bildung », Paris : Éditions de la Maison des Sciences de l’homme, 1994, p. 83.

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